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Techniques de pêche

Vous avez dit ... pêche à la nymphe ?

par Marcel LECOMTE


  Suite à une conversation avec Bob Gérard, l'idée m'est venue de replonger dans ma bibliothèque et relire l'ouvre de Raymond Rocher(1), dont j'ai la chance de posséder les éditions originales.
Cet auteur pêche à la mouche depuis près de 50 ans, et sa connaissance de l'anglais (il était professeur) l'a amené à rencontrer et fréquenter celui qui allait devenir son ami : Frank Sawyer(2).

Cette pêche à la nymphe qui fut, à une époque, considérée comme une hérésie par les puristes anglais du début du XXème siècle, est pratiquée aujourd'hui par nombre de pêcheurs, sous une forme nettement plus moderne, que ce soit en rivière ou en réservoir. Mais il faut savoir que lorsqu'il a mis cette technique au point, F. Sawyer pratiquait sur des rivières anglaises assez profondes, au courant lent, qu'on appelle des chalk streams. Elle eut même des applications inattendues car, vu leur redoutable réputation, F. Sawyer et son frère furent même appelés nombre de fois par le propriétaire d'un grand parcours sur une rivière célèbre (l'Avon) qui avait décidé d'en éliminer les ombres, car il détestait ce salmonidé, et la nymphe était irrésistible pour ces poissons.

Il faut aussi oublier une fois pour toutes cette idée que la pêche à la nymphe est destinée à remplacer la pêche en mouche sèche ; ces deux techniques ne sont pas antagonistes ; au contraire, elles sont complémentaires . Il y aura des journées où l'une sera meilleure que l'autre, et d'autres moments où ce sera l'inverse. Toutes deux demandent de la précision, une bonne lecture de la rivière, de la discrétion et une bonne approche du poisson.

Un peu d'histoire !
Il n'est pas évident de déterminer dans quel pays on a commencé à pêcher à la mouche ; mais il est certain que cette technique a pris beaucoup d'ampleur en Angleterre, où elle était pratiquée dès le Moyen Âge. La pêche se pratiquait vers l'aval avec des mouches noyées, et souvent, le poisson se capturait tout seul en fin de dérive, lorsque la ligne se tendait.
Ensuite, l'utilisation de longues cannes à deux mains a donné aux pratiquants l'idée de tenter de maintenir leurs mouches dans le film de la surface, constatant que bien souvent la truite prenait le leur à ce moment-là (une forme de dapping en somme, mais avec un appât artificiel). Mais ce n'est que bien plus tard que la vraie pêche à la mouche flottante est née (+/- 1880), grâce à F.M. Halford(3) et ses disciples, qui ouvraient sur la Test, avec cette nouveauté stupéfiante qui consistait à pêcher vers l'amont. Cependant, force leur était de constater qu'à certains moments, la pêche en surface ou dans le film de l'eau s'avérait totalement inefficace, car les poissons se tenaient au fond ou entre deux eaux, y trouvant largement de quoi se nourrir.

G.E.M. Skues(4), contemporain de Halford et excellent pêcheur, avait très vite maîtrisé la technique de la mouche sèche ; excellent observateur, il avait pris l'habitude d'autopsier les poissons qu'ils prélevaient, et s'était rendu compte que le contenu de leur estomac était beaucoup plus riche en larves et en nymphes, qu'en insectes munis de leurs ailes. Il se mit alors à pêcher vers l'amont avec des mouches noyées, mais en choisissant de continuer à utiliser un bas de ligne bien graissé, sauf sur sa partie terminale, qu'il dégraissait sur une certaine longueur avec de la boue ou de la glycérine, ce qui lui permettait de maintenir la mouche à une profondeur choisie. Il n'était pas très satisfait des résultats qu'il obtenait, car il essuyait nombre de refus. C'est alors qu'il imagina de monter des mouches plus ressemblantes avec les contenus stomacaux qu'il avait observé, plus petites, plus compactes, et lestées, afin de descendre plus vite vers le fond (voir son livre publié en 1939). Malgré tous ses efforts, il n'arrivera pas à imposer ce type de pêche aux conformistes anglais qui envers et contre tout, se voulaient disciples de Halford et adeptes inconditionnels de la mouche sèche.

Voici, selon S. Vines (extrait), comment il a quitté ce monde.

En quelque sorte, ce fut Sawyer qui reprit le flambeau et popularisa cette technique. Il faut dire qu'il se trouvait dans les conditions idéales, puisqu'il passait sa vie au bord de l'eau, voire même dans l'eau (pour faucarder). En effet, dès 1928, il était garde-pêche sur le prestigieux parcours des officiers de l'armée anglaise. Quoique autodidacte, il devint un véritable spécialiste de l'entomologie aquatique, fit l'acquisition d'un microscope malgré son maigre salaire, et entretint une correspondance suivie avec le British Museum.
Au fil du temps, il constata, contrairement à Skues (qui ne s'était attaché qu'à la forme émergente des insectes), que c'était la forme nymphale, très active et en phase de nourrissage, qui intéressait le plus les truites ou les ombres. Et ces nymphes-là se trouvaient très proches du fond. C'est alors qu'il imagina de lester ses imitations avec du fil de cuivre afin qu'elles puissent, selon la quantité de lest, pêcher à différents niveaux. Au bout du compte, il apparaît que Sawyer s'est surtout intéressé aux nymphes nageuses des Baetidae, mais il avait remarqué que les truites s'intéressaient également aux larves de Plécoptères ainsi que de Trichoptères voire même à celle des Libellules, pourtant de grande taille.

L'histoire retiendra que les nymphes de Sawyer se limitent à trois modèles, dont deux doivent faire partie de la boîte de tout moucheur qui se respecte, et monter dans des tailles d'hameçons différents : il s'agit de la PHAESANT TAIL et de la GREY GOOSE. La 3ème semble moins connue : c'est la S.S. ou SAWYER SWEDISH.
Il est impératif de monter des nymphes très dénudées, c'est à dire dépourvues du moindre hackle et de fibres à l'avant du corps ou sur le thorax ; juste quelques fibres de faisan qui dépassent l'abdomen, et sont censées figurer les pattes arrières, qui se trouvent dans le prolongement du corps.

Notre expérience personnelle nous a appris, au fil du temps, qu'on ne peut se passer d'une incontournable, qui s'appelle la KILLER BUG.
Si on se plonge dans la multitude de livres qui existent sur le marché maintenant, on risque d'y perdre certainement beaucoup de cheveux, et peut-être même la tête. Disons, pour résumer très fort la chose, qu'il existe, en matière de mouches (que ce soit pour les sèches, la nymphe ou la noyée), de grandes écoles qui s'opposent depuis toujours : la recherche de l'imitation la plus exacte possible (que nous appellerons l'école imitative) et puis la recherche d'une mouche d'ensemble, qui ne ressemble à rien de bien précis (nous parlerons d'école figurative). Il m'est difficile de trancher à ce niveau, mais depuis 30 ans que je promène mes cannes à mouches aux quatre coins du monde, j'ai de moins en moins cherché la difficulté et je me contente des mouches les plus simples possibles, qui ne ressemblent à rien, mais qui ont le mérite de me permettre de prendre du poisson dans 95 % des cas. Et si le malheureux hasard fait que je tombe sur une journée où les 5 % restants des poissons sont les seuls actifs, je choisis de m'asseoir sur la berge, de profiter des paysages, et de regarder d'autres pêcheurs qui vont essayer tous les modèles qui se trouvent dans leur boîte, et après des heures d'énervement, n'auront quand même rien pris non plus.
Il n'empêche que je suis éperdu d'admiration lorsque parfois, me penchant au-dessus de l'épaule d'un confrère, j'ai le plaisir de regarder des montages extraordinaires ou chaque patte est figurée, avec ses articulations. Je considère quasi comme un crime de lèse-majesté de jeter cela ensuite à l'eau et de voir le savant montage détruit en quelques coups de dents par la première truitelle venue.

La Phaesant tail avec bille de tungstène (photo empruntée sur le net)

S'il fallait parler de matériel , il me serait difficile de donner un conseil majeur.
En effet, durant ma vie de pêcheur à la mouche, j'ai fait l'acquisition de près de 40 cannes, allant de la 6,5 pieds pour soie n° 2, à la 11,6 pieds pour soie n° 10, sans compter les cannes à deux mains pour le saumon. J'ai tout essayé, et vu ma stature de robuste paysan, j'ai eu la chance de ne pas me démolir, que ce soit au niveau du poignet, du coude, de l'épaule ou du dos. Mais maintenant, je suis devenu plus sage et où que j'aille, et quelle que soit la taille des poissons, je me contente de deux cannes ; une 8,5 pieds pour soie n°4 (de marque américaine, qui est couverte par une garantie à vie, ce qui est très pratique vu ma propension à casser du matériel) et une 9 pieds pour soie n° 5, qui est l'ouvre d'Albert Bigaré : elle est remarquable à la fois de puissance et de souplesse, et m'a permis l'an dernier de maîtriser des truites de plus de 80 cm, au lac de la Veirières.

The Frank Sawyer Nymphs by Thommy Gustavsson (images empruntées sur le net) : Phaesant Tail, Grey Goose, Sawyer Swedisch, Killer Bug . je ne connais pas la 5ème.

Je vais en profiter également pour mettre fin définitivement à un mythe : il n'est pas nécessaire de posséder la canne la plus longue possible avec une soie bien lourde pour effectuer de longs lancers. La pêche à longue distance est tout simplement basée au départ sur une bonne technique. Et il est tout aussi facile de lancer 20 m de soie n° 4 qu'une soie n° 8, avec cette différence près que c'est beaucoup plus discret et moins fatigant. Lorsqu'on est adepte de la pêche à la mouche, il faut toujours garder à l'esprit que c'est avant tout un plaisir, et qu'il n'est donc pas question de souffrir en le pratiquant, ou en tout cas le moins possible.

Sauf conditions particulières de grand vent ou de vent de face, j'ai pris l'habitude d'utiliser de longs bas de ligne, de l'ordre de 4 à 4,5 m, voire 5 m, car cela permet de gagner de précieuses secondes lors d'une dérive ou en présence d'un contre-courant. En outre, on gagne en discrétion lors du poser, et un bas de ligne plus long permet de gagner en élasticité, donc de pêcher « plus fin ». Maintenant, je trouve long et fastidieux de fabriquer des bas de lignes dégressifs, avec des nouds souvent sources de soucis. Je les achète en queue de rat de 3,60 m avec pointe de 0,16 ou 0,14, à laquelle j'ajoute 1 m à 1,5 m de 0,14 ou 0,12, en Super Elite. La fréquentation des compétiteurs au coup m'a permis de découvrir l'élastique qui leur est si précieuse pour maîtriser des carpes de plusieurs kilos sur du 0,08.

Sur les plans d'eau à gros poissons, je prolonge ma soie par un bout de 30 cm d'élastique de 1 à 1,2 mm de diamètre, et cela permet d'éliminer tout risque de casse au ferrage.

Voilà ! Vous connaissez . presque tous mes secrets.

  1. Raymond Rocher est né le 30 avril 1929, en France, dans la région de Lyon. Il va consacrer toute sa vie à une seule passion : la pêche à la mouche. En 1964, il rencontre F. Sawyer et la nymphe : cela va changer sa vie de pêcheur. Professeur d'anglais, il va se montrer très prolifique sur le plan littéraire : Les confidences d'un pêcheur à la mouche (1971) - Randonnées d'un pêcheur solitaire (1984) - La pêche à la mouche moderne en France (1987) - Des ronds dans l'eau (1999) - Pêche à la nymphe (2001) - Confidences d'un moucheur impénitent (2008). C'est lui également qui avait traduit en 1969 le livre de Frank Saywers « Nymphs and the trout (1958) » et « Frank Sawyer au bord de sa rivière » (1986) de Sidney Vines.

2. Frank Sawyer (1906-1980) est une figure emblématique de la pêche à la mouche. Pêcheur hors pair, précurseur de la technique de la pêche à la nymphe, garde pêche au bord de l'Avon dans le Wiltshire (Angleterre), conservateur-naturaliste et adorateur de "sa" rivière et de la nature, Frank Sawyer était aussi un personnage "public", puisqu'il était également une personnalité de la radio et de la télévision ainsi qu'un écrivain. Son livre « Nymphs and the Trout » (1958) est un monument.

3. Frederic Michael Halford (1844-1914) donne ses lettres de noblesse à la pêche à la mouche flottante dans deux ouvrages : Floating Flies And Hows Dress Them (1886) - Dry Fly Fishing in Theory and Practice (1889). Il est considéré comme le père de la pêche à la mouche sèche.

4. George Edward MacKenzie Skues, plus connu comme G.E.M. Skues (1858 - 1949), était un homme de loi anglais, auteur d'ouvrages qui ont fait référence dans la littérature halieutique : Minor Tactics of the Chalk Stream (1910) - The way of a Trout with the Fly (1921) - Side-Lines, Side-Lights & Reflection - Fugitive papers of a chalk stream angler (1932) - Nymph Fishing for Chalk Stream Trout (1939)

5. Facteur de cannes très connu, habitant la région de Huy, fort de toute son expérience de champion de Belgique, et finaliste au championnat du monde.